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Houellebecq : la mort à crédit de l’Occident
Événement littéraire et médiatique, Plateforme, le troisième roman de Michel Houellebecq, est une magistrale
réussite, au delà des polémiques.
Photo : Philippe Caron / Corbis Sygma
M
ichel est un quadragénaire célibataire. La mort de son père et un héritage substantiel lui offrent l’occasion
de délaisser son métier de fonctionnaire au ministère de la Culture. Afin d’égayer une vie sans passion,
ponctuée de séances de peep-show et de télévision, Michel décide de voyager. Enfin, plus exactement “de
pratiquer le tourisme”. Direction la Thaïlande où de nouvelles frontières vont s’ouvrir à lui…
Le bonheur, si je veux…
Plateforme débute à la manière d’une comédie noire où, par petites touches souvent hilarantes, Houellebecq cerne
son héros. Désabusé, cynique, individu solitaire, pur produit de la social-démocratie libérale, mais sceptique quant à
la religion des droits de l’homme, Michel va connaître une double révélation au cours de son voyage organisé où il
fréquente bars à hôtesses et autres bordels locaux. D’abord, le tourisme sexuel lui apparaît comme “l’avenir du
monde”. Ensuite, il rencontre une jeune femme, Valérie, qui travaille justement dans les voyages organisés. Entre le
fonctionnaire en rupture de ban et la jeune cadre dynamique, qui s’apprête à intégrer l’ambitieux groupe Aurore
visant à développer sa branche “hôtellerie de loisirs”, naît une passion amoureuse improbable et miraculeuse.
Fasciné et transformé par sa double découverte, Michel devient même le bon génie de Valérie et de son collègue
Jean-Yves qui, de Cuba à la Thaïlande, vont développer avec lui des circuits touristiques aptes à séduire les
consommateurs occidentaux en mal d’aventures sexuelles…
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Car l’Occident riche bande mou dans Plateforme.
Englué dans la civilisation des loisirs, “l’homo-occidentalus”, à la fois libertaire et puritain,
hédoniste et hypocrite, ne correspond pas tout à fait aux clichés rassurants avancés par les experts en marketing et
autres sociologues d’entreprise. Le nomadisme des européens ne se veut pas “éthique”, leur souci de l’humanitaire
et de l’authentique ne résiste pas “à l’appel immuable et doux de la chatte asiatique”. Du moins, c’est ce que pense
notre ingénieux trio. Fort de ces certitudes, ils vont ensemble concevoir une plate-forme programmatique propre à
révolutionner l’industrie touristique. Les riches blancs s’ennuient avec leurs pauvres fantasmes quand, dans les pays
pauvres, des millions de personnes “n’ont plus rien à vendre que leur corps et leur sexualité intacte” ? Voilà bien une
situation d’échange idéale et un nouveau marché qui promet d’être juteux.
Malgré leur cynisme (peut-être même grâce à leur cynisme), les personnages de Houellebecq ne sont pas
antipathiques. Ils agissent en professionnels doués, mais ne sont pas dupes de ce qu’ils font, à l’image de Jean-Yves
s’interrogeant sur l’intérêt du monde qui se constitue. Houellebecq ne prononce à aucun moment une condamnation
morale du commerce des corps. Il invite le lecteur, à son tour, à un voyage organisé au cœur du monde de
l’économie globale à travers le prisme du tourisme sexuel. Voilà où nous en sommes, nous souffle-t-il, et il nous
faudra boire le calice jusqu’à la lie.
Descente de l’Occident
Plateforme nous livre une analyse pénétrante du dépérissement de la sexualité en Occident tout en réussissant le tour
de force de multiplier des scènes érotiques et pornographiques d’une puissance étonnante. Flétrissant la déperdition
de l’amour physique du fait d’un trop-plein de représentations, Houellebecq suggère que le sexe a laissé place en nos
contrées à la séduction décalée, au fantasme kitsch, à l’érotisation spectaculaire, bref, à une galerie des glaces où le
porno de Canal répond à un défilé Prada dans une succession d’échos sans fin. Produits pornos, boîtes échangistes
ou clubs SM réservés à des initiés, tourisme sexuel : en réponse à “la sexualité des gens qui ne s’aiment pas”,
Houellebecq célèbre dans son roman une sexualité tonique et une innocence sensuelle qui évoquent plus l’énergie
vitale d’un Henry Miller que la froideur clinique d’une Catherine Millet. Loin de l’onanisme et de la solitude
paradoxales des partouzards professionnels, l’écrivain réhabilite le don de soi dans le ballet des corps, le plaisir
comme un geste gratuit et naturel : “Il est impossible de faire l’amour sans un certain abandon, sans l’acceptation au
moins temporaire d’un certain état de dépendance et de faiblesse. L’exaltation sentimentale et l’obsession sexuelle
ont la même origine, toutes deux procèdent d’un oubli partiel de soi ; ce n’est pas un domaine dans lequel on puisse
se réaliser sans se perdre. Nous sommes devenus froids, rationnels, extrêmement conscients de notre existence
individuelle et de nos droits ; nous souhaitons avant tout éviter l’aliénation et la dépendance ; en outre, nous sommes
obsédés par la santé et l’hygiène : ce ne sont vraiment pas les conditions idéales pour faire l’amour.” C’est justement
dans cet abandon et cette dépendance que s’inscrit la miraculeuse histoire d’amour de Michel et Valérie, d’ailleurs
conscients de former “une exception radieuse”.
Et Houellebecq de pointer un autre phénomène majeur qu’est l’effacement des genres et des différences :
“L’humanité entière tendait instinctivement vers le métissage, l’indifférenciation généralisée”. Plus d’hommes ni de
femmes : juste des citoyens du monde, des consommateurs sans frontières, narcissiques et bardés de droits,
s’ébrouant dans la jungle du village global : “Depuis l’intervention de l’OTAN au Kosovo, la notion de droit était
redevenue porteuse, m’expliqua Jean-Yves d’un ton mi-figue mi-raisin ; mais il était en fait sérieux, il venait de lire
un article là-dessus dans Stratégies. Toutes les campagnes récentes qui s’étaient basées sur le thème du droit avaient
été des réussites : le droit à l’innovation, le droit à l’excellence… Le droit au plaisir, conclut-il tristement, était un
thème nouveau.” Lors d’une scène se déroulant dans un club sado-maso, une tortionnaire s’exclame : “je ne vois pas
au nom de quoi on pourrait m’en empêcher. On est en démocratie.” En effet, Mademoiselle, nous sommes en
démocratie et Plateforme met à nu la violence extrême de notre système social avec une sobriété dévastatrice et une
rage placide. En quelques lignes, à travers le tableau d’émeutes urbaines ou le récit d’une agression sauvage dans un
train (dont l’horreur est exacerbée par un laconique : “C’était une ligne dangereuse”), Houellebecq reprend le fil
balzacien s’attachant à dépeindre “l’évolution des mœurs et les désastres sociaux qu’elle engendre”. De fait, tout
devient littérature sous la plume de l’auteur d’Extension du domaine de la lutte. Le détail le plus insignifiant
(Questions pour un champion, Jospin, Chirac, Libération, Le Guide du Routard, John Grisham, les chiennes de
garde, les pages psycho de Marie-Claire…) prend sa place dans le tableau impitoyable des temps présents.
Si l’écrivain place dans la bouche de son héros des considérations abruptes sur l’Islam, les races ou les ethnies, c’est
évidemment l’Occident qui s’en tire le plus mal. Prolongeant sur ce thème aussi Les Particules élémentaires, déjà
une sorte d’autopsie du suicide occidental, Plateforme pourfend de manière plus radicale - car plus “réaliste” (pas
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d’échappée ici vers la science-fiction) et romanesque (pas de développements théoriques du côté des sciences dures)
- la description d’un déclin définitif. Derrière la “standardisation parfaite des opinions, des goûts, des modes de vie”,
une civilisation s’efface : “Mes ancêtres européens avaient travaillé dur, pendant plusieurs siècles ; ils avaient
entrepris de dominer, puis de transformer le monde, et dans une certaine mesure ils avaient réussi. Ils l’avaient fait
par intérêt économique, par goût du travail, mais aussi parce qu’ils croyaient à la supériorité de leur civilisation : ils
avaient inventé le rêve, le progrès, l’utopie, le futur. Cette conscience d’une mission civilisatrice s’était évaporée,
tout au long du XXe siècle.” Michel ne croit plus aux idées ou aux valeurs collectives. La résistance à la tyrannie, le
sentiment de justice, l’indépendance nationale, la volonté commune de vivre ensemble : des choses bonnes pour “les
cimetières républicains” ou les derniers militants. Dans le cauchemar climatisé de la mondialisation, même l’Islam
et ses fanatiques en guerre sainte seront digérés et transformés en paisibles consommateurs de marques.
Rester vivant
Que reste-t-il alors à ceux qui ne se reconnaissent pas dans cet avenir promis contre lequel aucun retour en arrière
n’est possible ? Valérie, vaillant fantassin œuvrant depuis des années dans le domaine de la lutte économique,
apporte un début de réponse : “Est-ce que tu as vraiment envie de t’acheter un cabriolet Ferrari ? Une maison de
week-end à Deauville - qui sera, de toute façon, cambriolée ? De travailler quatre-vingt-dix heures par semaine
jusqu’à l’âge de soixante ans ? De payer la moitié de ton salaire pour financer des opérations militaires au Kosovo
ou des plans de sauvetage des banlieues ?” Pas d’issue possible sauf la fuite, l’exil, se “tirer de ce merdier aussi
rapidement que possible” et survivre avec l’être aimé. Houellebecq offre une porte de sortie à son couple avant de la
refermer brutalement. On ne s’échappe pas. On n’échappe pas non plus à ses origines ni à la sauvagerie : “Jusqu’au
bout je resterai un enfant de l’Europe, du souci et de la honte ; je n’ai aucun message d’espérance à délivrer. Pour
l’Occident je n’éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tout autant que nous
sommes, nous puons l’égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu
simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l’exporter.” Au-delà de son propos, si Plateforme est
un grand livre c’est d’abord par son souffle romanesque. Voici un roman qui, sur près de 400 pages, ne lâche jamais
son lecteur. Parfaitement construit, distillant une tension permanente, Plateforme avance comme une mécanique
implacable. Houellebecq écrit en analyste méthodique et en poète inspiré, ce qui donne à son style une ampleur